POURRIEZ-VOUS VIVRE AUX MARQUISES ?

POURRIEZ-VOUS VIVRE AUX MARQUISES ?

Posté par : Sylvie et Patrick
08 Septembre 2026 à 00h
Dernière mise à jour 08 Septembre 2026 à 22h
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2026 Trimestre 1



Vivre loin de tout, ou vivre autrement ?

Nous avons quitté les Marquises le 20 mars 2026 après 10 mois. Il nous a fallu du temps pour intégrer le cadeau dérangeant que nous étions allé chercher.

C’est ce que nous vous confions maintenant.


Il existe des lieux que l’on atteint après avoir beaucoup navigué, et dont l’éloignement ne se mesure pas seulement en milles. Les Marquises sont de ceux-là.
Sur une carte, elles paraissent perdues au milieu du plus grand océan de la planète. Et elles le sont !

Pour le navigateur, elles sont un archipel de Polynésie française parmi d’autres : les Australes, les Tuamotu, les Gambier, les îles de la Société.

Pourtant, dans la vie quotidienne, elles occupent une place singulière. Elles ne ressemblent ni à Tahiti, ni aux images d’Épinal de Bora-Bora, ni même aux atolls turquoises que l’on associe spontanément à la Polynésie.


Ici, les reliefs volcaniques plongent souvent brutalement dans l’océan. Les baies sont profondes, les falaises immenses, les vallées parfois secrètes.

Il y a peu de lagons, très peu de longues plages de sable blanc, peu de boutiques, peu de terrasses, peu de distractions organisées.

L’eau peut être sombre, chargée de plancton ou de particules, mais extraordinairement vivante. (Et avec des grosses bêtes !) Les montagnes occupent le regard et l’océan impose son rythme.

Ce fut difficile de partir. Aurions nous envie de revenir?
Les Marquises ne sont pas seulement loin. Elles nous ont obligé à regarder autrement ce qui nous semble habituellement évident. Et à le VIVRE 10 mois, sans la coupure de revenir en métropole  dans l’année: une première pour nous. 
Nomades des mers, au fil de ces 10 mois, la vraie découverte n’a pas été de savoir si CROIX DU SUD  pouvait mouiller dans telle ou telle baie une baie ou si nous pouvions rejoindre une épicerie.
La vraie découverte a été de nous demander
si nous étions capables de vivre durablement dans un lieu où l’on ne peut pas acheter immédiatement ce que l’on veut, ni même parfois ce dont on a besoin.
C’est une question plus profonde qu’il n’y paraît, quand il ne s’agit plus de passage, de villégiature.
Car nous le savons tous, le voyage confronte sans cesse l’essentiel et le superflu : ce qui est indispensable à notre vie biologique, ce qui protège notre équilibre psychologique, ce qui nourrit notre besoin de lien, et tout ce qui rend l’existence plus agréable, plus confortable, plus légère aussi.
Aux Marquises, cette distinction n’est plus théorique. Elle devient concrète, quotidienne, parfois dérangeante.


Les Marquises : La Terre des Hommes
Les Marquises, ou Fenua Enata, en marquisien du Nord, Fenua Enana en Marquisien du Sud « la Terre des Hommes ».
L’expression dit déjà beaucoup de l’attachement à un territoire habité, rude, montagneux, profondément marqué par son histoire et par des communautés familiales très enracinées.
L’archipel compte environ 10 000 habitants répartis sur plusieurs îles principales. Nuku Hiva, Ua Pou et Ua Huka constituent les îles du Nord ; Hiva Oa, Tahuata et Fatu Hiva appartiennent au groupe du Sud. L’archipel se situe à environ 1 000 kilomètres au sud de l’équateur, au cœur du Pacifique oriental.


À l’échelle de la Polynésie française, les Marquises semblent peu peuplées. Tahiti et Moorea concentrent l’essentiel de la population, des services, des administrations, des commerces, des études, de l’emploi et de la médecine spécialisée. « La Société », comme on appelle l’archipel qui comprend les îles du Vent et les îles Sous-le-Vent, résume dans les faits une grande part de ce que l’on imagine être « la Polynésie française ».


Les autres archipels vivent autrement : avec moins d’habitants, moins de services, moins d’infrastructures, « l’argent reste à Tahiti » mais aussi souvent avec des liens communautaires, familiaux et territoriaux plus visibles.

Cette distance ne doit pas être confondue avec un abandon complet. Les Marquises sont françaises, administrativement rattachées à la Polynésie française, francophones, desservies par avion et ravitaillées par mer. Mais la réalité géographique finit toujours par reprendre ses droits : chaque médicament, chaque matériau, chaque pièce de bateau, chaque appareil électroménager, chaque paire de lunettes doit parcourir une longue chaîne de transport avant d’arriver ici.
Quand un objet manque à Nuku Hiva, il ne suffit pas de prendre sa voiture et d’aller dans la zone commerciale voisine. Souvent, il faut commander à Tahiti, attendre un avion ou un cargo, se demander quand le ravitailleur passera, puis espérer que la livraison sera complète et en bon état.
Le quotidien apprend vite à distinguer l’envie du besoin.


Une Polynésie sans décor de carte postale
Les Marquises déconcertent parfois les voyageurs qui arrivent avec l’image d’une Polynésie de brochures : lagon bleu irréel, sable blanc, bungalows sur pilotis et cocotiers parfaitement alignés.
Ce n’est pas cela, ou très peu.



Les îles sont volcaniques. Mais vous ne risquez rien. Elles sont nées d’un point chaud, comme d’autres archipels océaniques, et non de l’activité de la ceinture de feu du Pacifique.

Un point chaud est une zone où du magma remonte depuis les profondeurs et traverse la croûte terrestre.
Au fil du déplacement des plaques, une succession d’édifices volcaniques peut se former, créant une chaîne d’îles.
Les Marquises sont donc anciennes, abruptes, découpées, et leurs volcans sont éteints. On ne vient pas y chercher un risque d’éruption comparable à celui des zones actives du Pacifique. On vient y rencontrer une géologie puissante : des falaises, des crêtes, des vallées, des plateaux, des cascades, des anses profondes où un voilier peut se sentir tout petit.


Nuku Hiva est particulièrement fascinante. Elle est issue de plusieurs structures volcaniques imbriquées, dont les formes complexes ont créé un relief spectaculaire. Les randonnées y sont nombreuses, à pied, à cheval, en voiture ou à travers les pistes qui relient les vallées. Faire le tour de l’île à la voile, de mouillage en mouillage, donne une autre lecture encore : celle de la côte, des caps, des baies ouvertes ou protégées, des villages parfois accessibles autrement que par une longue route.
À Tahuata, les rencontres sous-marines — raies manta, dauphins, poissons — peuvent être extraordinaires.

À Ua Pou, les pitons rocheux surgissent comme des aiguilles au-dessus des vallées.

À Ua Huka, la lumière et la sécheresse donnent un autre visage aux Marquises. 

Hiva Oa porte les noms de Jacques Brel et de Paul Gauguin, mais elle ne se limite évidemment pas à cette mémoire européenne.

Fatu Hiva, enfin, demeure l’une des plus distantes, des plus impressionnantes, et peut-être des plus rebelles : elle a longtemps conservé cette réputation d’île difficile d’accès, très protégée de l’uniformisation. Elle est la seule à refuser un aéroport.
Ces paysages ne se consomment pas facilement. Ils ne sont pas lisses. Ils ne sont pas conçus pour rassurer le visiteur. Ils imposent une présence.
 

La Force qui ramène aux Marquises ?
Les Marquises sont peu visitées au regard des grandes destinations touristiques internationales. Elles sont éloignées des grands axes, coûteuses à atteindre et ne proposent pas une consommation touristique facile ou permanente.
Pourtant, beaucoup de navigateurs y reviennent. Et déjà parce que ses côtes ne sont pas sur la route des cyclones.


Il y a bien sûr les baies, l’accueil, la beauté des reliefs, la pêche, les randonnées, la richesse de la vie sous-marine et le sentiment de sécurité que procure une population généralement paisible et attentive. Il y a aussi la langue française, qui est pour nous un confort réel.
Pouvoir expliquer un problème médical, demander un renseignement, comprendre une démarche administrative ou simplement échanger quelques mots avec un habitant enlève une part importante de l’inquiétude face à l’inconnu, à l’altérité.


On y trouve également une société marquisienne fière de son métissage, de ses traditions, de ses arts, de ses danses, de ses tatouages, de sa musique et de son histoire.
Les manifestations culturelles, comme le Matava’a, ne sont pas de simples spectacles destinés aux touristes : elles participent à une affirmation identitaire forte chargée du Respect de Soi et de l’Autre.


Mais l’explication la plus difficile à exprimer est peut-être celle que beaucoup appellent le MANA.
Le mana ne se laisse pas enfermer dans une définition unique. On pourrait parler d’une force, d’une puissance, d’une présence liée au lieu, aux ancêtres, aux paysages, aux vivants et aux liens qui unissent une communauté à sa terre.

Ce n’est pas forcément quelque chose que l’on comprend intellectuellement. Omniprésent, on le ressent parfois plus fortement dans une vallée, au fond d’une baie, devant une montagne immense, au cours d’une marche, dans le silence du bateau au mouillage.
Pour nos mentals agités d’Occidentaux habitués à organiser, prévoir, acheter, comparer et accélérer, cette sensation peut être troublante.

Elle échappe au contrôle. Elle ramène in-é-luc-ta-ble-ment à l’Instant  Présent.


Dans une culture où le futur ne s’exprime pas nécessairement comme dans nos langues et nos habitudes de pensée, nous pouvons avoir l’impression que le temps lui-même s’écoule autrement. Non pas que les Marquisiens vivent hors du monde contemporain — Internet, les téléphones, les voitures, les réseaux sociaux et les produits importés sont bien présents —

mais le rapport à l’urgence, à l’accumulation et à la projection permanente semble parfois moins central.
Cela questionne notre propre manière d’habiter le monde.

 

  • Le choc de l’absence de choix

Peut être pensera-vous comme nous? Nous venons de sociétés où le choix est devenu un réflexe. Une grande surface, une zone commerciale, un site Internet, une livraison rapide : tout nous habitue à croire que ce dont nous avons besoin, ou ce que nous désirons, doit pouvoir être trouvé sans délai.

Nous avons appris à choisir une marque, une couleur, une taille, un modèle, une option. Nous sommes parfois mécontents si nous devons accepter une alternative. Nous avons oublié que ce confort est exceptionnel à l’échelle de l’histoire humaine, et très inégalement partagé à l’échelle de la planète.

Aux Marquises, cette illusion tombe vite.
Il y a certes des épiceries. À Taiohae, sur Nuku Hiva, plusieurs magasins permettent de s’avitailler. Le marché quotidien apporte des fruits et légumes locaux, selon la saison, les récoltes et ce que les familles ont pu cueillir ou produire. Chaque étal porte souvent le prénom de la productrice. La vente des fruits et légumes est largement une affaire de femmes, et l’organisation coopérative donne à voir un autre rapport à l’économie : plus direct, plus local, moins anonyme.
Mais le choix reste limité. Les produits laitiers, les œufs, certains aliments, les produits spécifiques ou certaines marques ne sont pas toujours disponibles. Il faut accepter de changer ses habitudes, de cuisiner avec ce que l’on trouve, de ne pas attendre du magasin qu’il reproduise le rayon français auquel nous sommes habitués.
Pour le bateau, l’exercice devient encore plus exigeant.


Notre CROIX DU SUD flotte. Elle dépend de nombreuses pièces, de matériaux, de produits d’entretien, de pompes, de filtres, de batteries, de joints, de visserie, d’outillage, de voiles, de cordages, d’électronique, de gaz, d’eau, de carburant. Sur un catamaran, une panne peut être bénigne ou immobilisante. Or l’objet manquant n’est pas forcément disponible sur l’île. Il faut alors commander à Tahiti, attendre le cargo, prévoir les délais, assumer le coût du transport et parfois découvrir que la pièce reçue n’est pas la bonne.
Les ravitailleurs deviennent des personnages essentiels de la vie insulaire. L’Aranui V passe régulièrement, à la fois cargo, navire de passagers et lien logistique entre les îles. Le Taporo, autre navire de ravitaillement, fait aussi partie de ce paysage maritime, même si son calendrier peut sembler moins lisible pour qui attend une commande avec impatience.
Dans ce contexte, commander devient un acte de prévoyance. Attendre devient une compétence. Réparer devient une nécessité.

 

  • Ravitaillement : l’art de faire avec

Le premier apprentissage est très simple : il faut prévoir.
Prévoir le pain, les produits frais, l’eau, le gaz, les réserves de nourriture, les produits d’hygiène, les médicaments, les pièces critiques du bateau. Prévoir aussi que tout ne se déroulera pas comme prévu : une météo défavorable, une mer formée, un retard de navire, une rupture de stock, une livraison incomplète ou un problème de transport peuvent modifier un programme entier.
À Taiohae, l’accès à la ville peut être relativement facile depuis le mouillage, lorsque la houle le permet. Quelques centaines de mètres en annexe, un quai, une échelle, et l’on peut rejoindre les commerces. C’est déjà un luxe pour qui vit au mouillage dans une baie plus éloignée.
Dans les autres baies ou sur d’autres îles, il faut parfois organiser un véhicule. Louer une voiture coûte cher. Prendre un VMT — véhicule multi-transport, souvent un pick-up à double cabine — permet de rejoindre les villages ou de transporter bouteilles de gaz, provisions, matériaux et objets encombrants. Là encore, rien n’est impossible, mais rien n’est instantané.
Les habitants cultivent souvent pour eux-mêmes et leur famille. Demander des fruits, des légumes, du poisson ou de la viande suppose une relation, un échange, une disponibilité. Le voyageur doit apprendre à ne pas se comporter comme un client pressé. Il devient dépendant de l’hospitalité, des récoltes, du temps des autres.
C’est une position très différente de celle que nous occupons dans nos villes.
Dans une grande métropole, nous avons tendance à imaginer que l’offre nous attend. Aux Marquises, nous découvrons que la vie repose davantage sur la saison, le bateau qui arrive, la personne que l’on connaît, la famille qui a pêché, l’arbre qui donne, la vallée où l’on peut cueillir.
Le ravitaillement n’est plus une corvée banale. Il devient une manière de comprendre le territoire.

 

  • Réparer plutôt que remplacer

L’absence de magasins et de pièces disponibles immédiatement change aussi notre rapport aux objets.
En métropole, lorsqu’un appareil tombe en panne, le réflexe est souvent de demander un devis, comparer avec le prix du neuf, puis remplacer. La réparation paraît longue, coûteuse ou peu fiable. L’objet est conçu pour être changé plus facilement que réparé.
Aux Marquises, le raisonnement s’inverse.
Une machine à laver, une débroussailleuse, une tronçonneuse, un moteur, une pompe, un outil électrique : tout ce qui peut être remis en état mérite parfois du temps et de l’attention. Lorsque Patrick et Denis se sont mis à réparer des appareils à Anaho, ils sont devenus, l’espace d’un moment, des « magiciens ». Non pas parce qu’ils accomplissaient l’impossible, mais parce que la capacité de réparer reprend ici une valeur immédiate.
Réparer, ce n’est pas seulement économiser de l’argent. C’est éviter une attente de plusieurs semaines ou de plusieurs mois. C’est rendre un service concret. C’est prolonger la vie d’un objet. C’est aussi faire circuler des savoir-faire, des outils, des coups de main.
Cette logique peut paraître évidente. Pourtant, elle nous oblige à regarder nos habitudes de consommateurs. Combien d’objets jetons-nous parce qu’ils ne correspondent plus à notre envie, parce qu’ils ont une petite panne, parce qu’un modèle plus récent est disponible, parce que la réparation nous semble trop compliquée ?
L’isolement révèle le coût caché de notre confort : derrière chaque achat immédiat, il y a une chaîne de production, de transport, de stockage, de publicité, de livraison et de déchets que nous ne voyons plus.
Vivre dans une île éloignée ne transforme pas miraculeusement chacun en sage minimaliste. Mais cela nous empêche, au moins un temps, de remplacer sans réfléchir.

 

  • Santé : la limite que l’on ne peut ignorer

La santé est probablement le point qui rappelle le plus clairement que l’isolement a des conséquences qui ne sont ni romantiques ni poétiques.
Les Marquises disposent de structures de soins, d’un hôpital à Nuku Hiva, de professionnels engagés, d’infirmiers, d’aides-soignants, de médecins et de sages-femmes. Pour les habitants comme pour les voyageurs, le fait de pouvoir consulter en français, dans le cadre du système de santé français, apporte une sécurité importante.
Mais il faut aussi accepter les limites.
Les équipes sont réduites. Certaines spécialités ne sont pas disponibles en permanence. Une chirurgie orthopédique, une complication nécessitant un plateau technique particulier ou une prise en charge spécialisée peuvent conduire à une évacuation sanitaire vers Tahiti. Cela suppose un transport jusqu’à l’aéroport, puis un vol de plusieurs heures vers Papeete, situé à près de 1 500 kilomètres.
Les grossesses à risque ou les accouchements nécessitant une surveillance particulière peuvent également demander une évacuation en fin de grossesse. Derrière cette organisation se trouve une réalité humaine forte : il ne suffit pas d’être malade ou enceinte ; il faut parfois quitter son île, sa famille, son logement et ses repères pour être soigné ou accoucher.


Pour nous qui vivons à bord, cette question n’est pas abstraite. Pourrions-nous vivre durablement loin d’une médecine spécialisée ? Pourrions-nous accepter cette dépendance à l’évacuation, aux horaires d’avion, à la météo, aux décisions médicales prises à distance ?
L’exemple de nos lunettes paraît dérisoire à côté d’une évacuation sanitaire. Pourtant, il raconte quelque chose de la même fragilité logistique.
Sous les tropiques, la chaleur, le sel, la sueur, les rayonnements et l’humidité peuvent abîmer les traitements des verres. Nous pensions être bien organisés avec chacun 3 paires. Il n’en fut rien. Nous avons découvert qu’il n’y avait pas d’opticien disponible localement non pas pour ajuster, réparer (Patrick s’y entend) mais pour remplacer des verres qui ne résistent pas à ces latitudes. Faire jouer une garantie depuis un archipel éloigné devient des mois durant une aventure administrative et postale. Tahiti n’est pas « à côté » lorsque la saison cyclonique, les assurances et les distances de navigation rendent un déplacement compliqué.

La leçon est simple : en voyage, les petits équipements de santé sont des équipements de sécurité. Lunettes, médicaments, soins dentaires, ordonnances, matériel de premiers secours et documents médicaux doivent être anticipés autant que possible.
L’isolement oblige à être prudent. Il oblige aussi à accepter que tout ne peut pas être maîtrisé.

 

  • Une vie communautaire plutôt qu’une vie de vitrines

Dans les grandes villes, nous avons pris l’habitude de sortir pour consommer : prendre un verre, choisir un restaurant, aller au cinéma, flâner dans une librairie, faire du shopping, assister à un spectacle, passer d’un lieu à l’autre.
Aux Marquises, l’offre de loisirs commerciaux est réduite. Il existe des snacks, quelques roulottes, des pensions qui proposent parfois des repas, une pizzeria ou quelques lieux connus. Mais on ne « sort » pas comme à Paris, Papeete ou dans une ville touristique.
La vie sociale se construit davantage autour des familles, des associations, des repas communautaires, des fêtes, des activités sportives, des cérémonies, des événements culturels, des danses, de la pêche et de la musique.
Un repas de fête peut réunir poisson cru ou cuit, crustacés, porc, chèvre, bœuf, lait de coco, fruits, gâteaux préparés par les familles. La nourriture y est liée au partage. Elle n’est pas seulement la prestation d’un restaurant.
Le cochon, le poisson, les fruits, les pamplemousses, les mangues, les produits de la terre ou de la mer circulent dans un réseau de voisins, de cousins, de familles et d’amis. Vendre un animal, du poisson ou des fruits peut permettre de financer un congélateur, du matériel de construction, un véhicule ou un appareil électroménager.
La terre occupe une place centrale. Elle produit, nourrit, rattache à une vallée, affirme une appartenance familiale. Les histoires de propriété peuvent être complexes, transmises par la parole, les générations et les relations entre familles. Cela ne fait pas des Marquises un paradis sans conflits. Les tensions familiales, les rivalités, les difficultés économiques et les problèmes sociaux existent, comme partout. Mais elles se déploient dans une société où le lien à la terre et aux proches reste structurant.


Pour un métropolitain, cette réalité peut dérouter. Nous sommes habitués à séparer plus nettement le logement, le travail, la propriété, les loisirs, la famille et les démarches administratives. Aux Marquises, ces dimensions semblent parfois plus entremêlées.
La solidarité y est concrète, mais elle ne signifie pas absence de contraintes. Il faut maintenir sa place, entretenir les liens, revenir dans sa vallée, participer, donner et recevoir.

  • Culture, écrans et identité

On pourrait imaginer que l’éloignement protège entièrement les Marquises de la culture mondiale. Ce serait faux.
Les téléphones sont présents. Le Vini, la carte SIM, la couverture 4G, l’accès à Internet et aux réseaux sociaux font partie de la vie contemporaine. Même avec des forfaits de données limités et coûteux, la circulation des images, des informations, des musiques et des modèles venus d’ailleurs est désormais possible.
Il n’y a pourtant que peu de journaux, peu de librairies, peu de salles de cinéma, peu de théâtre régulier, peu de concerts organisés. L’information passe par Polynésie La 1ère, par Internet, par les conversations, par les réseaux et par ce que les habitants choisissent de transmettre.
Dans ce contexte, la culture marquisienne garde une force particulière. Les arts, les danses, les chants, les sculptures, les tatouages, les sites archéologiques et les fêtes ne sont pas seulement des souvenirs du passé. Ils sont des façons de dire : nous sommes encore là, nous avons une langue, des histoires, des ancêtres, une terre et une manière d’être au monde.
Les événements comme le Matava’a peuvent être vus de l’extérieur comme la reconstitution d’arts anciens. Mais ils sont aussi des moments de transmission et de fierté. Ils rappellent qu’une culture ne survit pas uniquement dans un musée : elle survit , elle ressuscite lorsqu’elle est dansée, chantée, racontée, portée sur le corps, partagée entre générations.
Pour nous, voyageurs de passage, il faut rester modestes. Nous pouvons observer, apprendre, écouter et participer lorsque nous y sommes invités. Mais nous ne pouvons pas prétendre saisir entièrement ce que représente l’identité marquisienne pour ceux qui y sont nés, qui y élèvent leurs enfants et qui y portent l’histoire de leurs familles.

 

  • L’alcool, les fêtes et les contradictions humaines

Il serait tentant d’idéaliser les Marquises comme un monde préservé, sobre et harmonieux. Ce serait une erreur.
Les îles connaissent aussi les difficultés liées à l’alcool, aux accidents, à l’isolement, à la jeunesse, à l’ennui, aux comportements dangereux et aux tensions sociales. Les réglementations sur la vente et la consommation d’alcool sont strictes dans certains lieux, mais la réalité des usages peut rester complexe.
Les fêtes communautaires sont chaleureuses, généreuses et vivantes. Elles peuvent réunir les familles autour de la nourriture, de la musique et de la danse. Mais, comme partout, la fête peut aussi basculer dans les excès.
Cette contradiction est importante à dire. Les Marquises ne sont pas un décor spirituel fabriqué pour répondre à notre besoin d’authenticité. Elles sont un territoire vivant, avec ses joies, ses blessures, ses solidarités et ses problèmes.
Le regard juste consiste peut-être à ne pas chercher un paradis. Il consiste à reconnaître ce que l’isolement rend plus visible : le meilleur comme le plus difficile.

  • Besoin, désir et liberté

La question qui traverse toute cette expérience est finalement très simple : de quoi avons-nous besoin ?
Nous pouvons distinguer ce qui est indispensable à la survie — boire, manger, dormir, se protéger, se soigner — de ce qui est nécessaire à notre équilibre psychologique : aimer, appartenir, être reconnu, se sentir utile, participer à une communauté, apprendre, créer, donner un sens à ses journées.
Et puis il y a le désir : ce qui nous plaît, ce qui embellit la vie, ce qui nous procure du confort, du plaisir ou une forme de liberté.

Le problème n’est pas le désir. Il serait triste et faux de prétendre qu’il faut renoncer à toute joie matérielle, à tout confort ou à toute envie. Nous aimons cuisiner, nous aimons notre bateau, nous aimons certains produits, certains outils, certains objets qui facilitent la vie à bord. Nous apprécions un bon repas, une belle pièce de matériel, un livre, un équipement fiable, une connexion Internet qui fonctionne.

Mais les Marquises nous obligent à nous demander quand le désir devient dépendance.
Sommes-nous libres lorsque nous avons accès à tout ? Ou devenons-nous prisonniers de l’idée que tout doit être accessible, livrable, réparable et remplaçable immédiatement ?

Pouvoir acheter n’est pas seulement une capacité financière. C’est devenu une manière de se rassurer. Un objet manquant, une panne ou une rupture de stock peuvent nous déstabiliser davantage qu’ils ne le devraient, parce qu’ils touchent à notre illusion de contrôle.

Aux Marquises, nous découvrons que l’on peut vivre avec moins de choix. On peut attendre. On peut changer de recette. On peut utiliser une autre marque. On peut réparer. On peut emprunter. On peut se passer de certaines choses. On peut trouver un plaisir inattendu à faire durer ce que l’on possède déjà.

Cela ne signifie pas que la contrainte est belle en elle-même. La pénurie, l’éloignement médical, la difficulté d’accès à la formation ou à certains services ne doivent pas être romantisés. Mais, pour nous qui venons d’un monde d’abondance, le dépouillement relatif de la vie insulaire peut devenir une expérience de clarification.
Il révèle ce qui compte vraiment.


Pourrions-nous y vivre ?
La question demeure.
Pourrions-nous vivre aux Marquises, non pas quelques semaines entre deux navigations, mais plusieurs années ? Pourrions-nous nous installer à proximité de l’hôpital de Nuku Hiva afin de réduire une part du risque médical ? Pourrions-nous accepter que certaines choses ne soient jamais disponibles, ou seulement après des semaines d’attente ? Pourrions-nous vivre sans la variété culturelle, les librairies, les restaurants, les spectacles, les soins spécialisés et les facilités qui accompagnent la vie urbaine ?
Peut-être.


Nous pourrions sans doute nous adapter au rythme des courses, au marché, aux fruits, au poisson, aux arrivages et aux commandes anticipées. Nous pourrions continuer à entretenir notre catamaran, à réparer, à cuisiner, à faire du pain, à naviguer d’une baie à l’autre. Nous pourrions apprendre davantage encore à vivre avec la mer, la météo, les saisons et les besoins réels.


Mais il faudrait aussi accepter les renoncements. Renoncer à une partie de notre confort, à la facilité de consulter, de remplacer, d’acheter, de sortir, de choisir. Renoncer à l’idée que nous pouvons résoudre immédiatement toute difficulté par une commande ou un déplacement.
La vraie réponse dépend peut-être moins de ce que l’on possède à l’extérieur de soi que de ce que l’on cherche à l’intérieur de soi

 

Si l’on cherche une vie pratique, dense en services, en commerces, en soins et en activités culturelles, les Marquises ne sont probablement pas le lieu le plus facile. Si l’on cherche une vie plus lente, plus proche de la mer et de la terre, plus attentive aux liens humains, plus économe en distractions mais plus riche en présence, alors elles peuvent devenir profondément attirantes.
Elles ne promettent pas le confort. Elles proposent autre chose : une mise à l’épreuve de nos habitudes.


Épilogue : le voyage comme rappel de l’essentiel
Notre projet de descendre vers les Gambier devait suivre les vents de nord-est. Mais les alizés de sud-est se sont installés plus tôt, entrecoupés de cellules orageuses. La météo a tranché. Le projet, écrit sur le sable à marée basse, a été effacé. Nous ne voulions pas être secoués.
C’est aussi cela, le voyage en voilier.


Nous pouvons préparer, étudier, tracer une route, calculer les distances, commander les pièces, rêver des mouillages à venir. Mais le vent, la mer, la saison et les besoins réels nous rappellent qu’un projet n’est jamais totalement entre nos mains.
Les Marquises nous auront appris cela avec une force particulière.
Elles nous auront rappelé que l’abondance n’est pas toujours la richesse, que la lenteur n’est pas toujours une perte de temps, que réparer peut valoir mieux que remplacer, que l’attente peut devenir une école de patience, et que l’isolement peut parfois ouvrir un espace intérieur.

Dans ces montagnes tombant dans le Pacifique, loin des vitrines et des certitudes, nous avons peut-être retrouvé une question ancienne :

Que faut-il vraiment pour vivre bien ?
Il faut de quoi manger, boire, se soigner et se protéger. Il faut un toit — même flottant. Il faut des autres, des liens, une place, une activité, des projets. Il faut de la beauté, du rire, du partage et des rêves.
Le reste n’est pas inutile. Mais il mérite sans doute d’être remis à sa juste place.


Et peut-être est-ce cela, pour nous, une part du MANA des Marquises : non pas une réponse toute faite, mais une puissance silencieuse qui nous invite à vivre davantage dans le présent, avec moins d’objets entre nous et l’Essentiel.

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