Chronique Vendée-Globe (4)

4053 lectures / 2 contributions / 0 nouveau(x)
Hors ligne
CATAMARAN
Inscrit forum
Chronique Vendée-Globe (4)
sujet n°116187

"Croix du sud"
Elle est maintenant bien haute dans le ciel cette croix d’étoiles qui pointe le Sud. Le Sud, nous y sommes dans cet autre côté de la terre, dans ce monde à l’envers où l’été remplace l’hiver, où les dépressions tournent en sens contraire.
Ce soir c’est Hélène, sa sainteté anticyclonique, qui tient encore des bateaux du bout de ses isobares. Hélène et les garçons, ici ne n’est qu’un scénario éphémère, car ces solitaires sont des frivoles, ils ne font que passer. Ils vont vers les latitudes plus australes chercher des dépressions autrement difficiles à conquérir. Certains y sont déjà. « On fait un break Hélène ? on se revoie à mon retour ? »
Le soleil vient de se coucher, ne restent plus que ses rayons orangés étalés en éventail dans un ciel bleu pastel ponctué des tâches sombres des cumulus. Le vent est un peu tiède  et à chaque départ au surf, les embruns balayent le pont avec des restes de nonchalance tropicale. Coup d’œil sur les voiles assombries par ce contre-jour nocturne avec, tout en haut du mât, la seule tâche de couleur du feu rouge de navigation. Regards vers l’arrière, vers ce sillage qui s’étire en longs méandres phosphorescents. Tout va bien. Un peu de réglages et de ménage avant la nuit. Un tour sur le winch, larguer du chariot, ranger ce bout qui traine.  
Retour dans la cabine. On allume le plafonnier, ses leds rouges diffusent une lumière apaisante. Ecran d’ordinateur en mode nuit. Requête d’un nouveau fichier météo. La carte s’étale avec, dans le Pacifique sud, les barbules d’un joli brin de tempête, une ample, creuse et rapide. Une rugissante, comme toutes celles de là-bas. Elle va se refaire une jeunesse en franchissant le goulet entre l’antarctique et l’Amérique du Sud, rien que pour vous.
Celle-là, il vous la faut. Alors, pas question de rater le rendez-vous pour qu’elle vous emmène bras-dessus, bras-dessous faire un petit bout du tour de l’Antarctique.
Il serait utile de dormir mais l’instant est rare. Le cockpit de nouveau. Juste pour regarder, juste pour prendre le temps de vivre cette harmonie parfaite avec le bateau dans la plénitude de la nuit. En profiter avant les épreuves qui s’annoncent. De quoi demain sera t-il fait ? Il y a tant d’aléas dans cette course.
L’esprit vagabonde et s’inquiète. On imagine l’incident, brutal, imprévu. On se passe le film : évaluer les dégâts, ventre noué, boule dans la gorge. La  seule question : Réparable ou pas ? Obsession de l’abandon. Tant d’efforts pour rien.
Les images se succèdent. Les autres qui s’échappent. La perte de vitesse qui se paie cash, en milles perdus. Oubliés le classement, la stratégie, les réglages. Le souci est ailleurs et le scénario déjà écrit. Appeler l’équipe à terre. Expliquer, discuter, trouver la solution, si elle existe. Puis agir, vite, au mieux. Seul. Et tout faire pour rester dans la course.
Dans ces situations de stress dit « prolongé » la réaction de l’organisme est toujours la même. Après avoir pris conscience et mesurer la gravité du problème, le cortex cérébral va enclencher des réactions hormonales pour mobiliser différents organes comme les glandes surrénales.  
Ce sont elles qui secrètent les corticoïdes. Leur rôle est multiple. Ils libèrent l’énergie en réserve, stimulent la dégradation des protéines et des graisses. Les sucres ainsi synthétisés exacerbent naturellement la lucidité, le  raisonnement, la clairvoyance, mais aussi la puissance musculaire et la dextérité. Ils induisent une sensation d’euphorie facilitant la résistance au sommeil et les capacités à se surpasser.  
Je ne connais pas la recette de Panoramix, mais je ne serais pas étonné qu’il ait ajouté quelques gouttes de Cortisone dans sa jarre de potion magique.
Au-delà de cette réaction physiologique au stress, nous disposons tous de moyens mentaux pour surpasser l’anxiété de l’imprévu. L’esprit ainsi libéré va pouvoir se concentrer sur la solution du problème. Cette stratégie pour faire face au stress est résumée sous le nom de « coping ». Beaucoup l’ont travaillé. L’objectif : répertorier toutes les casses possibles et prévoir les procédures pour les résoudre. A l’instar des pilotes de ligne ou des astronautes, ces anticipations renforcent la confiance en soi, le sentiment de garder la maîtrise quelque soit l’enjeu. Mais pour cela, le skipper doit savoir tout faire. Du composite à l’informatique en passant par la mécanique, l’électronique ou le médical, il a appris pour être capable d’inventer, de modifier, de réparer, et même de se soigner, seul, avec les moyens du bord.
Mais attention, au fil des années et des aventures, cette capacité d’adaptation aux agressions épuise notre capital anti-stress. Impossible d’en connaitre les limites avant de les avoir franchies. Alors, même si l’envie de se dépasser semble le gage d’une éternelle jeunesse, le corps fatigué a perdu ses ressorts. Il subit sans pouvoir réagir. C’est la porte ouverte aux désillusions, aux maladies et au vieillissement prématuré.
L’essentiel est dans l’écoute et la gestion de sa propre personne. Ne pas aller trop loin, pour que cette longue route du sud ne soit pas un chemin de croix sous les étoiles.
 

Tags: 
Chronique Vendée-Globe
Hors ligne
OVNI 365 (Monocoque)
Membre cotisant
Cotisant depuis 2008
réponse n°269456

Merci  pour la 4éme chronique  , toujours aussi agréable à lire.  On attend la suite...Le coping  est interessant à découvrir  sur le net, je ne connaissais pas le terme....Cordialement  Brigitte

Le site de la Grande Croisière...